Albanie : ces artisans qui maintiennent la tradition du raki
Traduit par Mandi Gueguen
Publié dans la presse : 13 mai 2008
Mise en ligne : samedi 21 juin 2008
Sur la Toile

Pour faire du raki rrushi, de l'eau-de-vie de raisin, il faut un bon kazan, un chaudron en cuivre. Voyage le long de l'axe routier Golem-Rrogozhine, en Albanie centrale, où la production artisanale de chaudrons en cuivre est une devenue une activité centrale de l'économie locale, malgré la concurrence de la production industrielle. C'est aussi une région de vignes, dont le raki est de plus en plus réputé.

Par Xhevahir Gradica

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La fabrication du raki

Après la chute du communisme et pendant les longues années de la transition, beaucoup de personnes ont trouvé le moyen de survivre en devenant artisans, sans attendre que l'Etat les sorte de leur misère. Ces artisans, on les trouve le long de la route qui va de Golem à Rrogozhine, parsemée de petites échoppes où l'on vend des chaudrons, destinés à fabriquer le raki. Ils sont principalement en cuivre, bien que ces derniers temps l'aluminium ait aussi fait son apparition. Tout est produit dans les ateliers artisanaux de Kavaja, à Golem, non loin de Durres. En effet, toute la région, où prédominent les plantations de vignes, est connue pour son ancienne tradition de fabrication des récipients où se fabrique le précieux breuvage, le raki rrushi, l'eau de vie de raisin.

L'été et l'automne sont les deux saisons les plus importantes pour les paysans de la région, qui récoltent le raisin qui mûrit sur les flancs des collines et descend dans la vaste plaine fertile jusque sur la côte. L'été arrive et, avec lui, les touristes qui passeront leurs vacances sur le sable des plages de Golem, de Durrës, de Spille, de Karpeni ou de Divjaka. D'autres, encore plus nombreux, descendront vers la belle côte de Saranda et de Vlora, ou encore vers les rives du lac de Pogradec. La majorité de ces visiteurs devront traverser la route de Kavaja, ils ne manqueront pas de passer devant les tas de chaudrons.

Tous les fermiers se rejoignent pour dire que la saison a bien commencé, même si l'hiver a eu du mal à passer. Les vignes sont pleines, les grappes de raisins sont déjà formées et attendent désormais l'automne pour commencer à fermenter dans les gros fûts. Des dizaines de familles ne vivent que des produits de la vigne, alors elles la soignent avec la plus grande attention. Elles ont fait des efforts, non seulement pour agrandir la surface d'exploitation, mais aussi pour introduire des variétés nouvelles de vigne, locales pour la plupart.

Depuis Golem jusqu'à Rrogozhina, on aperçoit partout de nouvelles constructions, des villas, des hôtels et des restaurants, des collines couvertes de vignes de toute sorte, Merlot, Reisling, Tokai… Ces dernières années, les vignerons ont remplacé les pieds de vigne importés par des nouveaux plants issus de la région de Kallmet, près de Lezha, et de Bukmira et Mirdita dans le nord. Les vignes de cette zone méridionale, très favorisée géographiquement, ne cessent de s'étendre, avec l'intérêt toujours plus grand des habitants pour cultiver le raisin et construire des ateliers pour fabriquer les chaudrons à raki.

Le commerce des chaudrons

Il n'y a pas un quartier ni une famille à Kavaja, à Golem et dans les villages environnants dépourvue de ces fameux chaudrons, l'artisanat de leur fabrication ou le mûrissement du raki, qui fait désormais concurrence à la tradition séculaire de l'Albanie centrale, dans les villes de Skrapari, Permeti ou Berat. Nombreux sont les acheteurs qui parcourent des kilomètres entiers, certains venant même depuis le Kosovo et les régions albanaises de la Macédoine, pour faire emplettes à Kavaja. Les chaudrons de taille et de forme différente sont achetés au détail ou en gros.

La clientèle s'agrandissant de plus en plus, les petits ateliers qui font travailler les membres de la famille et qui assurent leur survie, connaissent une période faste. A l'entrée de la ville de Kavaja, se développe depuis des années l'industrie agroalimentaire, avec notamment le marché des chaudrons de raki, dont le cuivre battu donne un goût tout à fait particulier à cette délicieuse boisson qu'est le raki.

Ces derniers temps des chaudrons en aluminium ont fait leur apparition, mais malgré leur prix plus bas, la moitié de ceux en cuivre, ils se vendent moins bien, la qualité du raki qu'on fabrique avec eux est moins bonne aussi, et leur durée de vie moins longue. Un chaudron en cuivre d'une capacité de 70 kg, coûte dans le marché de la rue autour de 25.000 leks (environ 200€), le prix augmente ensuite en fonction de leur capacité.

Un commerce dur

La production artisanale des chaudrons est en baisse, car elle est difficile. Les fabricants affirment qu'ils manquent de publicité qui les aiderait à s'assurer d'autres marchés locaux et étrangers, principalement dans la région balkanique. De plus, l'augmentation des matières premières y a aussi contribué. Et il en faut, pour la fabrication d'un chaudron il faut des tubes et des feuilles de cuivre, de l'étain, de l'acide chlorhydrique, entre autres. Les seuls produits que l'on trouve localement sont le charbon de bois et les forges, tout le reste est importé et à des prix élevés qui ne cessent d'augmenter chaque année. Le maître artisan Rexhep Mullaliu affirme que le prix des matières premières a doublé en moins d'un an.

L'autre danger est représenté par la concurrence de la fabrication industrielle de ces chaudrons, ainsi que la production industrielle du raki dans des chaudrons énormes en inox, préférés par les industriels pour produire massivement. Toutefois, les artisans s'estiment contents, premièrement parce qu'ils s'assurent leur emploi, et deuxièmement parce qu'ils produisent des équipements considérés comme un travail artistique.

Un marché bien en vie

Le marché des chaudrons de raki à Kavaja, assez vite après la chute du communisme. Avant la production des chaudrons et du raki était rigoureusement contrôlée par l'état qui en avait le monopole. A l'époque communiste, les paysans avaient le droit de produire, sous contrôle, des quantités suffisantes pour leur utilisation personnelle, tandis qu'en ville, les gens mettaient en place des moyens tout à fait artisanaux pour produire dans des cocottes minutes leur raki, via un alambic primitifs constitué de tuyaux de cuivre où étaient condensées les vapeurs d'alcool. Après les réformes de privatisation des entreprises de l'état, les artisans sont descendus au bord de la route brassée par beaucoup de passages pour ouvrir leurs petites échoppes et ateliers de production des chaudrons, jusqu'à ce que cela devienne une tradition connue dans le pays entier.

Les choses allaient bon train jusqu'à ce que le nombre des ateliers grandisse rabaissant la valeur du marché. Les habitants des villages à proximité de Kavaja, Durres, Rrogozhina, et dernièrement les Kosovars et les Macédoniens sont les acheteurs les plus réguliers et les plus appréciés par les fabricants. Or, ces derniers affirment aussi qu'après les années 90, les touristes étrangers montrent aussi de l'intérêt pour leurs produits, certains les commandent même en série. L'augmentation des prix des matières premières, un marché saturé, ont aussi fait baisser les demandes. Certains artisans les produisent désormais uniquement sur commande, pour ne pas avoir à gérer des stocks.

Rexhep Mullaliu, maître artisan

« J''aime produire et 'causer' avec mes chaudrons de raki », explique Rexhep Mullaliu qui exerce cette profession pendant 40 ans. Il est toujours très actif et optimiste que sa marchandise sera vendue suffisamment pour satisfaire les besoins de sa famille. Année après année, il a fait beaucoup d'efforts pour améliorer les conditions de fabrication dans son atelier, mais il cache pas que les prix des matières premières deviennent presque prohibitifs. L'artisan explique que la profession a bien évolué depuis la moitié des années 60 à nos jours, et qu'elle n'est pas facile.

« J'aime travailler et produire les chaudrons, j'ai l'impression de parler avec eux. Je ne m'en fatigue pas », confie le maître. Toutefois, il lui arrive aussi d'être déçu, surtout quand on lui demande d'en fabriquer en aluminium, bien qu'il le comprenne par la différence de prix.
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